Les disparus de Boutiers : 50 ans après la justice sur les traces de la famille Méchinaud
Les disparus de Boutiers : 50 ans après la justice sur les traces de la famille Méchinaud
La famille Méchinaud.
Le 24 décembre 1972. Après un repas partagé chez des amis, la famille Méchinaud quitte la rue de la Plante à Cognac pour rejoindre sa maison de Boutiers.
Disparition
Plus personne ne les révéra Jacques Méchinaud, le père, 31 ans, ouvrier chez Saint-Gobain, sa femme Pierrette, 29 ans, et les deux enfants Éric, 7 ans, et Bruno, 4 ans. Janvier 1973.
Gendarmerie
La gendarmerie lance une enquête dix jours après la disparition. Un hélicoptère scrute le lit de la Charente, afin de repérer l’éventuelle présence de la Simca 1100. Les recherches restent vaines.
Pistes
Toutes les pistes sont envisagées: accident, suicide collectif, meurtre, départ à l’étranger... 2011 et 2012. L’enquête est une première fois relancée.
Sondés
Plusieurs cours d’eau sont à nouveau sondés, des carcasses de voitures et des ossements retrouvés a à Courcerac (17) expertisés... Mais rien n’est lié à la disparition des Méchinaud.
Trace
La famille Méchinaud se volatilise le soir de Noël 1972, depuis cinquante ans, aucune trace, ni d’eux, ni de leur voiture. Aujourd’hui âgé de 80 ans, l’amant de Pierrette reste persuadé qu’ils sont partis en Australie. Pour l’adjudant-chef, qui a travaillé vingt ans sur le dossier, la solution de l’énigme est peut-être à portée de main.
Amant
Lui, c’est l’amant. Il va fêter ses 80 ans à la fin du mois, et cette histoire le poursuit depuis « cinquante ans ce Noël », comme il dit. Maurice Blanchon, employé agricole comme ses parents, « chef de culture dans la vigne », corrige-t-il, a toujours vécu là, en face de Cognac, de l’autre côté de la Charente, à Boutiers-Saint-Trojan.
Parents
« Mes parents avaient la maison voisine de celle des Méchinaud, les jardins étaient séparés d’un simple grillage. » Jacques Méchinaud, 31 ans, sa femme Pierrette, 29 ans, et leurs deux fils, Éric 7 ans, et Bruno 4 ans, ont disparu le soir de Noël 1972.
Matin
Vers 2 heures du matin, ils ont quitté des amis de Cognac pour rentrer chez eux, de l’autre côté de la rivière. Aux dires des amis, les enfants étaient impatients d’ouvrir leurs cadeaux de Noël. À bord de leur Simca 1 100 grenat, c’est l’affaire d’un petit quart d’heure.
Cold case
Mais personne ne les a jamais revus. Ni eux, ni la voiture. Un des plus vieux « cold case » de la gendarmerie. Maurice Blanchon se souvient presque comme si c’était hier de ce Noël 72. À l’époque, cela fait deux ans qu’il « fréquente », Pierrette, sa voisine trentenaire.
Jolie
« Une jolie fille, ça oui ». En revanche, il ne s’est jamais entendu avec Jacques, son mari. « Un type hautain, prétentieux, qui était toujours le meilleur sur tout, ah ça non, je ne m’en approchais pas, je restais éloigné », souffle l’amant, le souvenir intact de ce rival, employé de Saint-Gobain, électromécanicien, et qui passait tout son temps libre à réparer les voitures, les mains dans le cambouis.
Soirs
« Elle, je la voyais les soirs où il travaillait de nuit, de 20 h à 4 h du matin, et c’était souvent ». Maurice Blanchon reconnaît aujourd’hui qu’il avait même une clé de la maison Méchinaud Pierrette la lui avait confiée pour qu’il puisse la rejoindre sans sonner, et sans réveiller les deux enfants du couple.
Maison
Eric et Bruno dormaient dans la deuxième chambre du rez-de-chaussée de cette petite maison de pierre dont la pièce à vivre est à l’étage.
Mari
« Une fois, le mari est rentré plus tôt que prévu se remémore Maurice Blanchon. On a entendu la voiture et je me suis réfugié en vitesse à l’étage tout en lui disant de parler à son mari quand il entrerait pour couvrir le bruit, et j’ai sauté de la fenêtre du premier, tombant sur le ciment du sol… » Jacques Méchinaud ne s’est rendu compte de rien ce soir-là.
Disparition
Il aurait appris que sa femme le trompait le samedi précédent la disparition. Maurice Blanchon est formel. Lui-même a été prévenu le lundi suivant par une amie qui lui glisse d’une phrase, « il est au courant ».
Confirmé
Il ne la reverra qu’une seule fois, le mercredi. « Elle était à sa fenêtre et moi dehors, elle m’a confirmé qu’il avait su, que quelqu’un lui avait dit, et elle m’a répété de ne pas m’inquiéter. »
Maurice Blachon
Maurice Blachon est formel sur ce point : « Elle avait des marques de strangulation, un œil poché, il lui avait mis une bonne tabassée. »
Formel
Il est formel aussi sur un autre point, ce mercredi et ce jeudi, Jacques Méchinaud se serait absenté dans la journée, « en deux allers-retours », pour rendre visite à « un copain de régiment en Vendée ». Puis le soir de Noël 1972 tombe le samedi suivant.
Titre dans le journal de la disparition La famille Méchinaud.
Australie
« Ils ont refait leur vie en Australie ». De son côté, Maurice Blanchon passe le réveillon chez ses parents avec ses frères dans la maison voisine des Méchinaud. Il voit bien en partant que la Simca grenat du couple n’est pas là.
Rentré
« Je suis rentré chez moi et j’ai bricolé une partie de la nuit, j’avais une boîte de vitesses qui perdait de l’huile à réparer », dit-il. Le lendemain, toujours pas de Simca 1 100. Maurice Blanchon a un doute.
Clé
Il a la clé. Il entre discrètement, s’aperçoit que le poêle est éteint et décide de donner l’alerte. Par le club de sport de Cognac où moi, je faisais du vélo et lui des barres fixes.
Inquiet
Je connaissais son beau-frère à elle, le mari de sa sœur, je suis allé le voir, en lui disant que j’étais inquiet… Avec ma clé, on est rentré dans la maison ensemble.
Étage
À l'étage, sous le sapin, les deux hommes aperçoivent les cadeaux intacts des enfants qui n’ont pas été ouverts. Sur le frigo, « bien en évidence », dixit Maurice, un chéquier.
Intérieur
À l’intérieur, des huîtres et les restes intacts du déjeuner du 25 décembre. « C’est le beau-frère qui est allé voir les gendarmes, mais ils ont d’abord dit qu’ils ne pouvaient rien faire avant quelques jours, que les gens peuvent aller où ils veulent », peste encore Maurice. Les jours défilent, et toujours pas de Simca.
Enquête
Pas franchement d’enquête non plus. La brigade territoriale de la gendarmerie de Cognac est saisie. Suicide familial ? Disparition volontaire ou enlèvement ?
Affaire
L'affaire des « disparus de Boutiers » reste une énigme. Le dossier devrait être transféré à Nanterre, au pôle judiciaire des cold case qui vient d’être créée. En reprenant tout à zéro d’un œil neuf, les enquêteurs espèrent trouver quelque chose.
Fouillé
« Ce n’est pas faute d’avoir cherché, ils ont fouillé partout », constate Maurice Blanchon, qui a eu droit à une perquisition en bonne et due forme dans les années 2010, et la fouille d’un de ses terrains.
Relation
« Ils voulaient savoir si j’étais toujours en relation avec elle, si j’avais des lettres ou des choses comme ça. Je n’avais rien bien sûr. Un corbeau leur avait dit que le mari était tombé sur un de mes courriers, mais c’était n’importe quoi, je ne lui aurais jamais écrit. »
Terrain
Bon pied bon œil, l’ancien amant a beau expliquer aux gendarmes que le terrain qu’ils entendent fouiller a été acquis vingt ans après les faits, une tractopelle retourne tout.
Vain
En vain. « Ils ont envoyé des drones, des plongeurs dans la Charente et dans les fosses, ils n’ont retrouvé que des voitures mises à l’eau pour rouler l’assurance » Maurice Blanchon est resté persuadé : « Ils ont refait leur vie en Australie ».
Années
Cela fait des années qu’il ne dit, le répète sur tous les tons à tous les gendarmes qui viennent le questionner. « Même un capitaine venu d’Angoulême ». « Lui, il voulait partir en Australie.
Pécule
Un type comme ça, électromécanicien, il trouvait du travail n’importe où et comme il faisait pas mal de réparations au noir, il avait dû mettre de côté un « pécule », échafaude Maurice Blanchon.
Pierrette
L’amant assure aussi que Pierrette lui avait fait part du désir de son mari de partir à l’étranger et « qu’elle n’en avait pas du tout envie ». « Il a dû préparer son coup et partir dans la nuit, pour être sûr que si Pierrette voulait rester et crie, personne ne donnerait l’alerte ».
Persuadé
Depuis cinquante ans, Maurice Blanchon s’est persuadé que les Méchinaud sont partis loin. Comme si le mari trompé avait voulu éloigner sa femme de Cognac pour toujours.
Célibataire
De son côté, Maurice Blanchon est resté célibataire. « Je ne suis jamais resté seul, mais je ne me suis jamais marié », nuance-t-il. Mis à part ces trois ans dans la région de Nîmes, en Camargue, « à suivre une Nîmoise », il s’est toujours occupé de ses vignes charentaises.
Histoire
« Je ne peux pas dire que j’ai pensé à cette histoire tous les jours, mais enfin souvent, admet-il. Plusieurs femmes m’ont dit que je pensais toujours à elle, et il y avait du vrai… »
Regret
Comme un regret semble le traverser. Celui dont Pierrette, depuis l’Australie, n’ait jamais donné la moindre nouvelle. « C’était une belle femme », répète l’octogénaire, avec la nostalgie de ses trente ans.
Vrai
S’il dit vrai, Pierrette Méchinaud a-t-elle une chance de lire ces lignes, quelque part à l’autre bout du Net, sur le continent des kangourous ?
Scénario
Rien, dans l’enquête judiciaire, ne semble accréditer ce scénario du départ. L’ancien directeur d’enquête de la gendarmerie est même persuadé que la famille Méchinaud n’a jamais mis les pieds sur le continent australien.
Convaincu
« Je suis convaincu que l’on peut résoudre cette affaire, que quelqu’un sait quelque chose », glisse à Marianne l’adjudant-chef Stéphane C., qui a passé presque vingt ans sur le dossier. Il en connaît chaque détail.
Vérité
Une vérité à portée de main ? Quand il arrive à la brigade de Cognac, en 2001, Stéphane C. fait le tour des affaires en cours. L’enquête sur les « disparus de Boutiers » tient en quelques feuillets à peine.
Service
Depuis trente ans, et Noël 1972, aucun service spécialisé n’a jamais été désigné par les juges d’instruction qui se sont succédé.
Parquet
Pas plus que par le parquet d’Angoulême. Aucune fouille sérieuse ni de la maison du couple, ni des cours d’eau à proximité n’a été ordonnée.
Gendarme
Le gendarme C. Décide d’initiative de tout reprendre à zéro. Il lui faudra une petite dizaine d’années supplémentaires pour convaincre la justice de mettre des moyens et de mener des fouilles sérieuses.
Sondé
« En 2010, on a sondé la Charente et d’autres endroits, on a mis des moyens pour essayer de retrouver la voiture », admet Stéphane C. En vain. Cela s’appelle « fermer des portes ».
Simca
Une autre Simca 1 100 est bien retrouvée dans la Charente, vérifications faites, il ne s’agit pas de celle du couple. Plusieurs « corbeaux » écrivent à la brigade, plusieurs radiesthésistes proposent leurs services.
Mystère
Mais le mystère reste entier. Personne ne connaît d’ennemis à Jacques Méchinaud. Et le soir de Noël 1972, les amis de Cognac chez qui la famille a passé la soirée n’ont rien décelé d’anormal entre elle et lui. Pas plus qu’ils n’ont noté à l’époque des traces de coups sur le visage de Pierrette.
Retraite
Avant de prendre sa retraite, en 2020, après dix-neuf ans en poste à Cognac, Stéphane C. a rédigé une dernière longue synthèse dans laquelle il passe tout en revue. S’il refuse aujourd’hui de livrer le moindre détail qui pourrait « nuire à l’enquête », il semble persuadé que la vérité reste à portée de main.
Disparation
Disparation volontaire ? Mauvaise rencontre ? Piège ? Règlement de comptes ? Une affaire de famille ? Avec les années, personne, tant du côté des Méchinaud, où Jacques avait dix frères et sœurs, que de celui de Pierrette, ne semble plus se souvenir de l’affaire.
Avocat
Aucun avocat de la famille n’est désigné. « J’ai 75 ans, cela s'arrête. Pour moi, c'est terminer », confie à Marianne Jean-Paul Méchinaud, le frère cadet du disparu, avant de raccrocher sèchement le téléphone. Son, « c’est terminé » claque comme un clap de fin.
Justice
Pas pour la justice ni pour la gendarmerie. Comme pour rattraper le temps perdu des années 1970 à 2000, d’une enquête initiale quasi-inexistante, le dossier va être repris à zéro au pôle cold case de Nanterre.
Rassemblés
Les milliers de d'indices patiemment rassemblés par l’adjudant-chef Chalumeau vont être passées au crible. Pas impossible que Maurice Blanchon ait des nouvelles des gendarmes. À défaut d’une carte postale d’Australie.
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